Un artiste, un projet

La création dʼunivers

Entre "fantômes et vanités", les mondes de Christian Rizzo dialoguent avec les ombres. D'emblée sa démarche a privilégié les dimensions de la présence et de la disparition, pour mettre en scène le mystère. En témoigne sa première pièce manifeste, une installation qui succède à dʼautres objets dansants produits à la fin des années 90, et avec laquelle l'artiste inaugure l'an 2000. 100 % polyester, objet dansant n°(à définir), soit deux robes suspendues se faisant face, bras cousus l'une à l'autre, interprétant en musique un délicat duo aux ombres projetées, sous le vent d'une rangée de petits ventilateurs régulièrement disposés au sol. La matrice des créations à venir est posée. Elle augure de certains thèmes et leitmotivs, d'un style et de sa capacité à se transformer, à évoluer comme par mouvement de fuite ou de fugue, par absence encore ou disparition.
Alliage de simplicité et de raffinement, les mondes de Christian Rizzo sont bâtis autour d'une structure – dispositif ou scénographie – qui ouvre un espace mental. Libre ensuite à l'imaginaire des interprètes et des collaborateurs artistiques d'en prolonger l'existence sur une même ligne, à travers un filtre temporel. Dans ces univers, corps et objets contribuent à la mise en tension de l'espace, éprouvant l'élasticité des formes entre pose, lenteur ou mouvement. Les interactions en jeu dans ce mode de composition sont primordiales. De là découle la dramaturgie des spectacles, où chacun signe sa propre partition précisément enchâssée, comme dans un puzzle, à celle des autres. De là aussi provient la puissance des images, leur force d'imprégnation, les sensations qui en émanent. Voir l'étrange défilé de corps hybrides dans et pourquoi pas : "bodymakers", "falbalas", "bazaar", etc, etc... (2001) pièce évoquant aussi les mondes de la nuit, ses rituels et ses paillettes.
Cette approche fondée en priorité sur la transversalité s'intéresse au signe, à ses lieux, là ou il peut régner sans contrepartie, comme une langue inconnue débarrassée de toute assertion idéologique. Dans les pièces du chorégraphe, ils s'accrochent, flottent, s'inscrivent ou s'effacent, sous l'empire d'un simulacre. Cérémonie, installation, répétition ou métamorphoses hypnotiques sont autant de stratégies mises en place pour moduler l'écriture, libérer le sens comme dans le solo autant vouloir le bleu du ciel et m'en aller sur un âne. (2004), expérience sensorielle autour d'un processus, le découpage des gestes, du vêtement et des objets, suivant une progression légèrement dramatisée, jusqu'au climax où la qualité de tension suggère la violence dans la relation du corps au politique. Un processus d'isolation est au cœur de ce façonnage qui reste délibérément artisanal, modeste et exigeant à la fois : créer aussi à partir de certains gestes comme celui de prélever, détacher le contenu d'une scène, d'un objet, d'une texture, d'un motif et de chercher à l'étirer jusqu'au maximum possible de son développement. Ce geste se rapporte à l'espace, toujours premier dans le travail, qu'il soit considéré comme membrane, peau, toile, réseau pour y inscrire temporairement les signes.
L'expansion maintenue mène à découvrir, poser un autre regard sur l'élément isolé : la coupe d'un vêtement, le défilé, la chute d'un corps, dans soit le puits était profond, soit ils tombaient très lentement car ils eurent le temps de regarder tout autour. (2005) les mystères d'un visage : du rire à la grimace, du masque à la peau. À l'inverse, on peut aussi chercher à revenir à une origine, peut-être même mythique pour se demander ce qui est, comment et pourquoi cela est. Os, fourrures, plumes, animaux empaillés, postures des corps, œuvrent aussi comme trace ou mémoire du temps et de ses cérémonies comme dans b.c, janvier 1545, fontainebleau. (2007).
De même que les dispositifs imaginés ont recours à des systèmes assez simples, l'écriture de chaque pièce respire à travers des effets fascinants, parfois somptueux ou d'une sobriété totale. Un certain rapport à la beauté y est à l'œuvre. Il définit aussi la précision du geste et des postures, sans pour autant s'écarter de la magie du spectacle et de ses rituels. Chaque contexte esthétique proposé par le chorégraphe devient ainsi un lieu d'expansion et de retenue, où se côtoient le banal et le merveilleux.

"mon amour" de Christian Rizzo (2008) © Marc Domage
"mon amour" de Christian Rizzo (2008) © Marc Domage

Presqu'un portrait

Christian Rizzo, n'est pas homme à se laisser cerner. Il aime le contact avec la vie, émouvant fugace, orchestré ou imprévu. Son travail multiplie les approches mais pas l'appropriation. L'artiste préfère creuser ses thèmes, dont certains sont presque des obsessions. Des corps dansants qui semblent immatériels (100% polyester), voire hantés, des sculptures de chair ou d'étoffe qui évoluent en tourbillon (Ni fleurs, ni Ford Mustang, créé pour le Ballet de l'Opéra de Lyon) ou dans l'espace de déserts fertiles (mon amour), là ou peuvent surgir d'étranges visages, des marches subtiles, des phrasés elliptiques.
Économe jusqu'à privilégier une forme particulière de minimalisme et paradoxalement fastueux jusqu'à l'extravagance, il est avant tout un voyageur, un amateur d'objets et de musique, un amoureux des corps, du mouvement. On le retrouve souvent là où quelque chose peut se tramer entre les arts et les êtres. À quoi l'on pourra reconnaître sa marque. Plus qu'un style, une écoute, une vision. Le regard est pour lui une porte à ouvrir en grand, par où voir autrement. Le monde à sa façon semble tout droit sorti d'un laboratoire des curiosités. On y trouve autant de flou que de haute définition. Ses défilés de corps hybrides, ses marches de personnages masqués sont autant d'énigmes que d'histoires souterraines. Elles convoquent suspens et phénomènes hallucinatoires. Entre baroque et abstraction, Christian Rizzo tresse les motifs d'une intrigue, qui puise dans les profondeurs de l'intime et de l'inconscient, revisite les archétypes et les rituels, marchant main dans la main, dans le silence avec les rêves. Avec adresse et beaucoup d'intuition, ce propos s'ancre entre mesure et démesure.
Après avoir fait part de son intérêt premier pour l'espace et les corps, le chorégraphe s'est dernièrement recentré sur l'enjeu de l'écriture. Certaines de ses remarques contribuent à définir sa posture envers la danse :
"Gymnastique, boîte de nuit, selon moi, être en mouvement, c'est déjà de la danse. Bien sûr, un spectacle peut se contenter de montrer les matériaux trouvés, de mettre en scène ces danses, mais ce n'est pas de la chorégraphie. Écrire une pièce, c'est autre chose. En ce qui me concerne, je considère que j'écris des corps dans l'espace, autrement dit du mouvement spatial dont la danse serait en quelque sorte la “parole”."
Au fil des pièces créées, on découvre chez lui, comme chez certains peintres ou plasticiens, des périodes particulières avec des œuvres qui intègrent des temps de passage, des transitions, voire des mues vers d'autres modes opératoires qui sont à nouveau questionnés dans les projets suivants. Pour l'artiste, il s'agit toujours d'une aventure incroyable qui s'enrichit aujourd'hui de la possibilité de travailler sur la durée. Il peut désormais compter sur la dizaine d'années de fidélité avec certains collaborateurs, qui ont pris une part importante dans l'évolution du travail : autour du son, Gerome Nox, de la lumière, Caty Olive, et de la danse avec différents interprètes.
Le traitement électronique ou instrumental des musiques tout autant que la présence live des musiciens, l'improvisation ou l'élaboration de paysages sonores, avec ou sans mélodies, montages, mixages, sont partie intégrante de ces environnements souvent composés de basses fréquences. La singularité des lumières – du concept à l'architecture, entre vibration et légèreté, découpe et mobilité – contribue aussi fortement à la puissance du style qui caractérise le travail.


De l'activité solitaire du créateur au projet de l'association fragile

Comme il œuvre sans relâche, s'interroge, tente, explore, sans plus trop poser de frontières entre l'art et la vie, Christian Rizzo crée des objets, défriche de nouveaux territoires. Ce qui implique aussi pour lui une autre correspondance ou cohérence : comment travailler à plusieurs sur des projets multiples. La création de l'association fragile, projet fondateur datant de 1996, est emblématique de ce point de vue. Sous ce label, l'artiste a voulu définir une entité, donner une globalité de pensée à cet ensemble étrangement architecturé. À force de prendre en compte le groupe et le singulier, l'informe et le vivant, il s'y est développé un certain art de la translation qui donne à la structure sa forme arborescente. Ici des histoires d'amitié, là des découvertes bouleversantes, au lointain avec des danseurs rencontrés en Afrique du Sud, à Taipei ou de façon plus proche, en France, avec le Ballet de Lyon et notamment Julie Guibert pour qui il crée le solo b.c, janvier 1545, fontainebleau. Au travail, ce sont les corps avec les danseurs, mais aussi la plasticité avec les lumières et la musique, le traitement acoustique et ou électronique des univers sonores. <
L'association fragile cherche à maintenir ces liens, avec un engagement et des choix affirmés, tout en préservant l'indépendance de chacun, soit celle des autres artistes qui ponctuellement ou plus régulièrement depuis les débuts s'y sont inscrits, cooptant par leur présence et leurs travaux chaque proposition.
Au fil du temps et des créations, un double mouvement ou circuit s'est fait jour, il interroge le statut même des projets différents menés en son sein. Certains ont été conçus hors l'association, Christian Rizzo ayant aussi répondu à des commandes, par des propositions relevant des arts plastiques : installations, performances, etc. Mais cette posture de l'artiste hors champ, en marge de sa propre structure, peut aussi bien bifurquer du côté de la danse avec des pièces réalisées pour le Ballet de Lyon par exemple, ou plus récemment pour Via Katlehong, le groupe sud-africain de danseurs de pantsula pour lesquels il a chorégraphié toutes sortes de déserts (2007) la première partie d'un programme en diptyque Imbizo eManzeni, la seconde création étant confiée à Robin Orlyn.

© Marc Domage
"b.c, ..." © Marc Domage

Parcours et projets n'auraient pu toutefois se développer de cette façon et jusqu'à ce jour sans des modalités d'accompagnement particulières. Il s'agit en grande partie de la confiance et du soutien apporté au travail sous la forme d'accueils, de résidences d'artiste associés permettant de travailler en collaboration avec des lieux et de réunir des conditions économiques et matérielles appropriées au spectacle vivant, à la création comme au travail d'équipe. Studio, logistique, temps de travail, durée, rapport au territoire, au public sont absolument nécessaires au bon développement et déroulement de ces projets. L'association fragile a depuis ses débuts toujours été très encouragée notamment par le Théâtre de la Ville de Paris, le Centre National de la Danse de Pantin en production et par le Centre de développement Chorégraphique de Toulouse, puis par Quartz de Brest pour leurs accueils en résidences. Depuis 2007, l'association fragile / christian rizzo est en résidence à l'Opéra de Lille...

Avec, en 2008, douze ans d'existence, l'association fragile a maintenu ses enjeux d'origine. Le projet initié, dirigé et développé par Christian Rizzo, est la marque de sa propre démarche qui traverse plusieurs champs et lieux pour l'art : depuis la conception de vêtements et costumes, d'objets et de scénographies, jusqu'aux créations pour la scène ou d'autres espaces. Œuvres, pièces et projets sont réalisés, parfois cosignés, avec différents partenaires mais toujours à partir de l'invitation de l'artiste, c'est en premier lieu ce qui caractérise cette façon de travailler.
L'association fragile peut être parfois aussi proche de l'agence que de la compagnie, sa structure a été choisie en référence au Bauhaus qui regroupait plasticiens, architectes et chorégraphe. Mais elle reste le projet d'un artiste qui centre sa réflexion sur l'enjeu même de la collaboration. Régulièrement auprès de Bruno Chevillon, Didier Ambact, pour la musique instrumentale et improvisée, de Gerome Nox pour les compositions sonores et leur traitement électronique. Avec pour la conception des lumières Caty Olive, et pour la scène de nombreux interprètes, danseurs et performers. Ligne de vie et constante de travail ont forgé ce parcours artistique ponctués de rencontres variées et variables. "Je suis une ligne et j'invite mais je reste aussi ouvert si d'autres souhaitent m'inviter à leur tour pour des collaborations" précise Christian Rizzo.
Aujourd'hui le bureau compte une petite équipe administrative permanente et peut se prévaloir de ces associations temporaires, de cette pensée nomade qui traverse différents champs et lieux jusqu'à finalement prendre appui sur une notion particulière créée pour l'occasion et proche du chorégraphique : "l'archigraphisme". Mise en présence de singularités, collégialité d'interventions et d'interactions qui forment un ensemble. Celui-ci prend corps autour d'un projet esthétique affirmant son optique comme ses enjeux artistiques et politiques à travers différentes propositions. La définition se veut une alternative à certaines pratiques du spectacle vivant, aux discours fréquents des compagnies et d'un milieu artistique insistant sur la dimension collective mais où l'indépendance de chacun est évoquée de façon purement factice.
De l'utopie à la conception, pour tenter d'être au plus près de ses idées dans sa pratique, Christian Rizzo se projette en éclaireur pour les projets, s'effaçant par la suite pour laisser à chacun son propre espace à investir. Une autre formule peut correspondre à ce souhait : renouer avec la notion de communauté à l'intérieur même des projets. C'est pourquoi ce travail "partitionnel" est signé et s'élabore à partir d'une dramaturgie globale dans un cadre fixé au préalable.


Irène Filiberti, 2008

Dates surlignées : activités ouvertes au public

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septembre 2018

  • 29
    "le syndrome ian" de Christian Rizzo

    ICI—CCN Montpellier Occitanie

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